Le Théâtre Imaginaire de Ouled Saïd
Visiter le site du projet ↗Mon grand-père est originaire de la tribu de Ouled Saïd au Maroc. De lui, j’ai hérité un fier sentiment d’appartenance à cette région. Il m’a confié un jour qu’il avait su que j’étais une vraie Saïdia à ma manière de m’attarder à table, à mon sens de l’humour et à cette façon bien à moi de m’affaler sur les seddari du salon. J’ai porté fièrement ce titre. J’étais une saïdia descendante de Ouled Saïd.
Je ne connais de Ouled Saïd que ce que mon grand père m’a raconté. Le bétail, la récolte et les petits œufs. Le soleil écrasant qui jaunit les champs. Le mausolée, les chikhates et la aïta. Le nid de cigogne sur le minaret de la mosquée, et les longues siestes après le déjeuner.
En tombant sur des photos récentes de Ouled Saïd, je me suis rendue compte que le petit village que je m’étais imaginée avait une pharmacie, une banque et pleins de voitures. Plusieurs nids de cigogne étaient sur plusieurs minarets de mosquées et je n’arrivais pas à reconnaître celui dont mon grand-père parlait. Il fallait que je l’accepte. J’ai recréé Ouled Saïd dans mon imaginaire et j’ai inventé une nostalgie pour un lieu où non seulement je n’ai jamais vécu, mais qui n’a peut-être jamais existé.
De cette désillusion est née l’idée du Théâtre imaginaire de Ouled Saïd, un projet autour d’une tribu-ville fictive. Dans des décors fabriqués, est mise en scène l’histoire de mes retrouvailles avec des habitants inventés. Faire de Ouled Saïd un théâtre, c’est reconnaître que mon regard est déjà une mise en scène. J’assume dès lors cette subjectivité, refuse la restitution et choisis de m’enfoncer davantage dans un espace de création libre, capable de combler – ou non – mon absence d’expérience réelle du lieu.
Ce désenchantement mêlé à mon parcours migratoire vers le Québec a également fait naître une question: La diaspora fabrique-t-elle des « décors mentaux » pour se relier à des origines difficiles d’accès ?
Dans ce projet, je propose d’explorer la diaspora marocaine non pas comme un récit documentaire, mais comme un espace de fiction. Assumer l’invention c’est explorer de nouveaux territoires, c’est raconter plutôt que retranscrire. C’est s’affranchir de l’obligation d’exactitude pour exprimer une vérité émotionnelle plutôt que factuelle. L’espace inventé peut condenser plusieurs lieux, plusieurs époques, plusieurs souvenirs. Il devient une métaphore visuelle d’expériences multiples. J’appartiens à un Ouled Saïd où le réel et l’imaginaire se contaminent et je fais vœux de recréer par la peinture ce lieu d’appartenance qui n’existe que pour moi.